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Elle voyage en Bolivie à vélo et partage une triste expérience

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Elle voyage en Bolivie à vélo et partage une triste expérience

« Voilà quatre jours que nous voguons au gré du vent au cœur des nimbes andines. »

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En juillet 2018 je pars sillonner les routes de Bolivie à moto. Un roadtrip de près d’un mois en pleine nature sauvage.

De Santa Cruz au désert de Sel en passant par La Higuera (village où le Che Guevara a été exécuté), j’ai dû parcourir près de 3 000 km à travers d’innombrables plaines, montagnes, villes et petits patelins.

Comme quelques autres voyages ces dernières années, j’ai décidé de garder ce road trip pour moi. Découvrir pour le plaisir de découvrir, sans aucune autre intention derrière. Malgré tout, après ce voyage, une envie me brûlait les lèvres (où les doigts), celle de partager mon ressenti sur le tourisme qui y sévit. Mais Sophie, qui voyage de l’Alaska à la Patagonie à vélo, l’avait fait avant moi.

Voici son récit.

Il est 5h du matin, nous sommes au cœur d’un désert martien qui ne ressemble à aucun autre, dans notre tente, abrités du vent. Les couleurs, les formes, les odeurs, notre ressenti, tout diffère.

Le soleil est sur le point de réchauffer nos cœurs et nos corps et c’est à ce moment précis qu’un mystérieux phénomène météorologique survient.

Quand le premier rayon frappe le sol, le froid glacial qui sommeillait avec nous se réveille brutalement et les températures chutent de manière vertigineuse, aussi brutal qu’une cycliste se fracassant les fesses sur des cactus péruviens (vécu).

De -5°C en pleine nuit nous passons à -12°C aux premières lueurs du jour. La masse froide est chassée par le jour, mais fichtre ce qu’elle prend du temps à partir celle-là ! (On parlera de réaction endergonique)


Jamais encore je n’avais expérimenté tel phénomène. Nos duvets ont pris de l’âge, après bientôt deux ans d’usage quotidien depuis l’Alaska, ils ont du mal à nous protéger du froid.

Mais au fait, j’en ai presque oublié de me présenter. Je suis Sophie Planque, j’ai 30 ans et voilà deux ans que je pédale avec mon compagnon Jérémy depuis l’océan arctique d’Alaska.

Deux ans sur les routes du continent américain sans jamais prendre de bus, voiture ou train.

Deux ans que l’on subit les affres du temps, du ciel.

Nous arrivons en Bolivie bien lessivés après une traversée du Pérou haute en émotion et extrêmement difficile. Bref tout cela pour dire qu’ils ont bien subi nos sacs de couchages et que le Sud Lipez est sur le point de nous achever !

Que se passe-t-il ici au Sud Lipez ?
Pourquoi tant de violence dès le matin ?
Si ce n’était que cela… Les pistes m’éprouvent depuis le premier col, le sable force mes muscles, le soleil brûle ma peau, le vend l’assèche et la luminosité me fait croire à une cécité naissante.

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Au cœur du grand, de l’immense, du puissant

Il n’y a pas un seul bruit. Aucune pollution visuelle, auditive ou olfactive excepté cette odeur de soufre qui survient parfois et vous rappelle où vous êtes.

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Voilà quatre jours que nous voguons au gré du vent au cœur des nimbes andines. Chaque journée apporte son lot d’émerveillement et de questionnement.

Je vais vous faire une confidence, je n’écris que très peu sur mon blog. Je préfère me concentrer sur mes épisodes mensuels ou bien mes photos et transmettre un bout de voyage sans m’étendre plus. Qu’il est bon de ne pas trop partager ce que nous vivons.

Par volonté de me préserver, volonté de donner un côté magique et intime à ce que l’on fait et surtout, laisser l’opportunité aux personnes qui nous lisent de faire leurs propres expériences, leurs propres erreurs, leurs propres découvertes sans trop s’inspirer de qui que ce soit.

Qu’il est bon de ne pas se faire influencer et de tracer son propre chemin, provoquer ses propres rencontres et apprendre de ses propres erreurs.​

Mais alors que se passe-t-il ? Je ressens comme une brûlante – tout brûle au Lipez – envie de partager avec vous des pensées au sortir de cette douloureuse mais formidable étape.

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Le Sud Lipez est une région unique au monde. Imaginez-vous sur l’altiplano bolivien à plus de 4000m d’altitude.

Vous êtes seul, vous avez dans vos sacoches de vélo – oui, vous voyagez à vélo – de la nourriture pour une semaine et de l’eau pour deux jours. Autour de vous, du pourpre, du rouge, du jaune, de l’orangé, du violet, de l’émeraude, du turquoise, du rose, une palette incroyable de couleurs s’offre à vous avec grande générosité.

Il n’y a pas un seul bruit. Aucune pollution visuelle, auditive ou olfactive excepté cette odeur de soufre qui survient parfois et vous rappelle où vous êtes. Vous êtes au cœur du grand, de l’immense, du puissant et vous côtoyez l’âme du monde. Des volcans imposants aux sommets enneigés vous défient de les contourner seulement.

Le ciel constamment bleu azur vous fait manquer les nuages. Mais où diable peut-on trouver de l’ombre dans ce désert ? La réponse est quasiment nulle part. Vous vous en accommodez car ce que vos yeux témoignent-là, c’est la majesté ultime de la nature. Vous êtes au pied de la robe d’apparats de Pachamama qui vous ouvre ses bras et vous embrasse ou plutôt vous embrase le cœur.

Je pourrai m’arrêter là et ne vous conter que les paysages fantastiques que nous admirons au quotidien.

Mais un événement m’a fait changer d’avis.

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Tourisme dans le Sud Lipez, une catastrophe annoncée

Tout a commencé quand nous sommes arrivés, Jérémy et moi, sur un haut plateau derrière le lac Hedionda.

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Au loin, nous apercevons des 4×4 chargés de bidons d’essences, de provisions et de touristes. Je dis bien au loin car ces véhicules ne s’importunent pas à rester sur les pistes tracées. Ils vont où bon leur semble, dans un désert féérique, presque immaculé. Nous les observons de loin, comme elles vont vite ces voitures. Ont-elles seulement le temps d’observer ce qui se déroule sous leurs yeux ?

Les vigognes – espèce protégée ici en Bolivie – fuient ces blindés fanfarons qui laissent des balafres indélébiles sur le sol lipezien.

Et puis, je regarde au sol et vois un oiseau mort.

Il me semble qu’il vient d’être fauché, il y a quelques heures tout au plus. Comme quoi je suis mauvaise langue, certaines voitures restent sur les voies principales. Et mauvaise blague à part, je vous rassure il existe des guides et tours qui respectent les lieux mais ils sont bien trop peu nombreux pour la demande…

Comme il est beau cet oiseau, il a l’air si paisible. Des destins funestes comme celui-ci, nous en rencontrerons d’autres sur notre chemin. D’autres oiseaux, d’autres animaux victimes de ces beaux 4×4 boliviens ou chiliens, des renards errants affamés qui ne parviennent plus à chasser, trop habitués à se faire nourrir par les touristes de passage.

J’ouvre donc les yeux. Je ne vois plus que ces beaux monuments naturels, je vois aussi ces véhicules qui consomme à outrance la « réserve naturelle » dans laquelle nous nous trouvons. Je m’interroge. Nous sommes entrés dans la « Reserva Nacional de Fauna Andina Eduardo Avaroa », mais en quoi est-ce une réserve ?

7000 km2 où vivent vigognes, flamants roses et autres animaux qui sont censés être protégés depuis 1973. Certaines espèces sont en voie de disparition comme certains rongeurs, les chats andins, ou encore la vigogne qui est interdite à la chasse.

À la base, la réserve a surtout été créée pour protéger les flamants roses et les vigognes. Nous devons payer l’entrée de la réserve, 150 bolivianos (environ 20 euros). Tant mieux ! Que l’argent serve à créer des postes d’informations, des barrières pour ne pas trop s’approcher des lacs et des flamants roses, des routes et des panneaux d’informations ! Que nenni.


Il n’y a aucun ranger dans le parc. En tout et pour tout, sur les 7000 km2 on ne compte que 9 employés. J’ai été cherché la petite bête. Je suis partie discuter avec l’un d’entre eux et je préfère ne pas donner son nom pour lui éviter des ennuis. Sait-on jamais si Evo Morales tombe sur cet article.

L’employé nous affirme que tout l’argent récolté est directement envoyé dans les caisses de l’Etat, et rien ne revient au parc. Information confirmée par d’autres employés rencontrés à la sortie de la réserve. Il n’y a aucune barrière, nulle part, les vieux panneaux explicatifs tombent en miettes et il est difficile d’y lire quoi que ce soit, seuls quelques pancartes indiquent les bons comportements à suivre, mais ici au Sud Lipez la liberté est totale. Vous faites ce que vous voulez. Les guides (on dira plutôt chauffeurs) ne vous interdisent rien. Imaginez 25 000 voitures pleines de 6 touristes qui viennent à l’année à qui rien n’est interdit ?

Si bien que sur l’un des sites très connus, les Geysers, les panneaux dangers et « interdiction de marcher sur les geysers » sont clairement ignorés de tous.

Nous avons campé aux geysers à 4850m d’altitude et avons pu profiter d’un après-midi, d’une nuit et d’une matinée incroyables. Le site est sincèrement à couper le souffle. L’odeur de soufre vous enivre, les couleurs dues à l’oxydation donnent une touche surréaliste au paysage et le bruit des bulles de lave qui éclatent vous font croire que vous êtes au fond du fait-tout ! Vous êtes au centre de la terre, enfin presque !

Mais ce site souffre (désolée pour le mauvais jeu de mot), d’un tourisme grandissant non respectueux. Etonnée de voir tous les touristes franchir la « limite » autorisée, je demande à un guide pourquoi tout le monde fait cela. Voici sa réponse :

« Si tu peux te tenir en équilibre sur un pied, alors tu peux aller marcher dans les geysers, pas de problème ! Sinon tu n’y vas pas, c’est un peu dangereux ».

Mais rien sur la conservation du site, dommage.

J’ai posé la question en sortant de la réserve à un employé qui m’a assuré qu’il était interdit de marcher au milieu des Geysers, comme cela était écrit sur les vieilles pancartes. Mais l’information ne circule visiblement pas et le manque de budget ne permet pas la création de barrières autour du site.

Je suis sortie de Bolivie avec un sentiment mitigé. A qui la faute ? Au gouvernement ? Aux guides ? Aux touristes eux-mêmes ? Peut-être un peu tous à la fois ? Qui blâmer ? Le gouvernement qui profite du développement du tourisme ? Les guides qui souhaitent nourrir leurs familles ? Les touristes qui souhaitent découvrir des endroits incroyables ?

Encore ce matin, je n’ai pas la réponse, mais je pense qu’il est bon de se poser les bonnes questions.

Nous avons toutes et tous un impact sur la nature, que l’on soit en avion, en bus, en tours, en vélo ou même à pied. Mais réfléchissons. Vouloir tout visiter en 3 jours dans cette région du monde, cela veut dire passer peu de temps sur chacun des sites, aller vite sur les pistes et donc créer de la poussière qui accélère la désertification, sortir des voies principales pour aller plus vite et donc tuer des végétaux qui servent à nourrir des animaux en voie de disparition, parfois faucher des animaux…


Je ne suis ni une autorité en la matière, ni une personne d’une grande influence, mais pensez, si un jour vous passez par ici, à deux fois avant de vous engager dans un tour et à poser les bonnes questions à ces agences. Il faut insister sur l’importance de rester sur les chemins tracés, insister sur le fait que vous souhaitez contribuer à un tourisme respectueux, cela fera peut-être un jour changer les choses. Cette région du monde mérite que l’on s’y attarde, elle mérite que l’on y prenne notre temps, il en va de la survie de bien des êtres vivants.

Merci de m’avoir lu.

Vous pouvez suivre Sophie et Jérémy sur leur blog Alaska-Patagonie ou sur Instagram.